LES GÉDÉS

lakou lakay ayiti
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Soumis à Tout Haiti le 2 Novembre 2012

Par Norluck Dorange — « Pour ceux qui se livrent à toutes sortes d’élucubrations ou d’inventions sur le rite Guédé, je veux leur offrir ce petit résumé sur la vraie histoire des Guédés, espérant apporter ma modeste contribution à leur quête fiévreuse du savoir Vodoun »

Les Guédés étaient une famille, une Nation, une communauté qui partage en commun: une langue, des coutumes, les mêmes interdits et quelques rituels traditionnels. Leur territoire était situé sur le plateau d’Abomey, ancienne capitale du royaume du Dahomey, zone comprise aujourd’hui entre Zogbodomey, Bohicon et Abomey au Bénin.

Genèse du rite Guédé:

L’histoire des Guédés repose sur un mythe fondateur, similaire à d’autres ayant préexisté à la création d’une majorité de clans en Afrique. Cette communauté à l’époque, était frappée d’une calamité. Une sorte d’épidémie. Les gens en mouraient quotidiennement, par dizaines. Comme toute nouvelle maladie décimant les contrées ou les communautés, aucun remède n’existait encore. Les médecins traditionnels étaient pris au dépourvu. On se rebattait sur les prières et supplications aux divinités. Aucune amélioration, aucune solution à l’horizon. Les croyances ou systèmes spirituels prennent le pas. Ils deviennent naturellement des voies de recours. Comme dans tout système humain. On suppliait les ancêtres, ceux qui se trouvaient déjà dans l’autre monde, d’indiquer la feuille, la racine, l’écorce, la partie de l’animal, ou la combinaison d’éléments précités pour composer la fameuse potion qui guérira les malades, qui empêchera la maladie de vider le ventre de la communauté. Devant les échecs répétés, il fut décidé, selon les consultations, que le fils aîné du chef de la collectivité accepte de s’offrir en sacrifice afin d’apporter le message personnellement aux ancêtres, au pays des morts, Fètomè. En échange, il fallait excepter la règle stipulant que soient restés inconnus les lieux de sépulture des rois et des princes. Au cas où sa mission sera couronnée de succès, donc si la potion est révélée, son tombeau devait être marqué d’une pierre sur laquelle tous les membres de la communauté viendront faire leur libation de sodabi (clairon local) en demandant la guérison pour les cas de maladie grave. Ce qui arriva. Ce qui fut fait. Ainsi, a été le point de départ de ce rite couplé (mort-vivant/vivant-mort) qui prit le nom du fils aîné Guédé, et qui devint par la suite le nom du clan.

Les Guédévis et la Fondation du Dahomey

Au commencement était le Dahomey ou DAN-HOME. Traduction en fongbe: Dans le Ventre de Dan. Dan, c’était le roi des Guédévi ou fils de Guédé. Celui-ci avait dirigé sa communauté sans problème jusqu’au jour où un des petits fils d’Adjahounto, Ganye Hesou, sortit d’Allada, vint établir son royaume dans la région. Des années de suite, un de ses descendants, le roi Houégbadja (1645-1685) se mit à réclamer de temps en temps, une nouvelle parcelle pour élargir son royaume. Une énième fois, le roi Dan s’énerva et lance à son incommodant voisin: finalement vous allez vous établir dans mon ventre. Une vive discussion s’en suivit. Houébadja, répondit: “Je vais vous faire la guerre. Là où vous serez enterré, je planterai le pieu qui indiquera le point à partir duquel mon royaume sera élargi.” La guerre éclata effectivement entre les deux. Le roi Dan perit. Houébadja y planta effectivement son poteau sur le tombeau du roi Dan. Puis, entama une série de guerres de conquêtes et de soumissions des royaumes voisins. Cette pratique sera poursuivie par au moins quatre générations de ses fils qui se succèderont au trône d’Abomey, devenue la capitale du DAN-HOME, de plus en plus élargi.

Quand le roi Agadja le Dossou se fut rendu victorieux de Savi et de Glexwe (aujourd’hui Ouidah), il devint automatiquement l’interlocuteur des négriers européens qui opéraient déjà des raids au niveau des côtes Africaines pour s’emparer des groupes d’hommes et de femmes devant être emmenées sur les plantations en Amérique. Les négociations entre Agadja le Dossou et des Négriers Français aboutirent à la déportation, particulièrement vers Haiti, d’un fort contingent de Guédés. Ceux-ci étaient considérés comme des dissidents et des insoumis, conservant une rancune personnelle aux détenteurs du pouvoir à Abomey. Les Guédés étaient particulièrement gardés à l’oeil depuis qu’ils furent soumis. Ils étaient particulièrement craints, à cause de leur maîtrise des rites mortuaires. Selon le Hérissé, un ancien administrateur colonial français du Dahomey, Les Guédés développaient des rapports étroits avec leurs défunts au point où, il leur fut interdit de conserver les crânes dans leurs résidences. Les rois d’Abomey déléguaient un droit de supervision des funérailles au sein des communautés Guédés, afin d’empêcher les Guédés de détacher les crânes des corps des défunts avant les inhumations.

Evolution des Guédés en Haiti

Si le rite Guédé a constitué la face visible du Culte des Morts dans le Vodoun en Haiti, ce fut l’oeuvre des premiers écrivains – des non-Vodouisants- sur le Vodoun, qui avaient concentré leurs observations sur l’évolution de la spiritualité africaine en Haiti dans quelques régions du pays, surtout dans le département de l’Ouest. Les visites dans les cimetières lors des 1er et 2 Novembre, marquent surtout une sorte d’ingestion des célébrations réservées aux défunts par le calendrier des catholiques, la seule religion chrétienne admise dans les territoires colonisés par la France rédactrice du Code Noir. Les chrétiens, envahissant les cimetières pour honorer la mémoire de leurs défunts, les Vodouisants vont s’attrouper autour de la Croix représentant le Baron, le premier homme enterré dans ce panthéon. Quoi donc de plus raisonnable que de trouver dans cet espace Chrétien, une forêt de croix, quelques symboles récréant dans l’imaginaire de ces africains transplantés, les principes fondateurs d’un rite perdu. Le Baron qui n’existe pas dans les cimetières Dahoméens, devient par un jeu d’association, le lieu symbolique du Guédé, enfouit dans la forêt perdue d’Afrique. La croix (symbole Chrétien) du Baron (premier enterré) a remplacé la pierre sous laquelle furent enfouis les restes du fils Aîné (Guédé), celui qui choisit d’apporter personnellement le message aux ancêtres. Ainsi, le Baron en Haiti a permis la perpétuation du geste, la mise en scène rituelle du contact, à partir du lieu de sépulture d’un ancien vivant, avec le monde invisible, Fètomè ou Pays sans Chapeau. Fètomè est le lieu de résidence des défunts où règnent et se côtoient les divinités ou LWAS. Le crédo Africain s’entend, tout ce qui se passe dans le visible se prépare, se planifie d‘abord à partir du monde invisible.

Le Baron rempli également une fonction de Legba. Je ne m’aventurerai pas à expliquer des faits/mystères réels réservés aux initiés. Sauf que je parlerai des accoutrements. Imaginer des chrétiens au cimetière de Port-au-Prince, richement vêtus d’habits noir, mauve, ou blanc, qui viennent prendre part à la messe chantée à la petite chapelle plantée au milieu. Ensuite, ils longent les ruelles étroites entre les caveaux pour aller allumer des cierges, déposer des bouquets de fleur, brûler des encens sur la tombe de leurs défunts. Et en parallèle, des Vodouisants, pauvres qui s’attroupent autour de Baron, eux aussi, vêtus de mauve, de blanc ou de noir, leur cierge allumée, balbutiant des prières aux ancêtres, des plus proches aux plus lointains, exposant leurs peines et difficultés quotidiennes. Ils déposent ensuite, une cigare, une tasse de café, une bouteille de cola, un morceau de pain, du maïs grillé. Deux formes d’expression, l’une, l’appropriation des moeurs et la culture de l’ancien colonisateur; l’autre plus proche de l’univers cognitif du Vodoun, Pourtant les deux expressions se convergent dans l’essentiel qu’au fond le Guédé, dans ses réjouissances et son discours, va s’exclamer: Gade yon Kaka, Lanmò pa fout konn gran mouche.

La fête de la mort en Haiti et au Dahomey

Mais, au Dahomey, la mort est une fête. A l’opposé des rites ralentis, tristes et lents du christianisme, le Vodoun est célébré dans la joie, les éclats de rire, la danse, la musique rythmée des tambours. Les pratiquants du rite Guédé, en Haiti, font la démonstration qu’existent des esprits qui peuvent incorporer temporairement un vivant, par le test de la prise du piment frotté les zones sensibles du corps: le sexe et des fois, les yeux. Les déhanchements ou gouyades participant de cette gestuelle qui ironise leurs pairs chrétiens , victimes à leurs yeux d’une évangile qui leur présente la mort comme un accident, une peine sanctionnant “l’homme déchu”. Alors que la philosophie pratique africaine apprend que tout ce qui vit, doit mourir; humains, végétaux et animaux et que l’homme ne saurait échapper à ce principe qui régit tout être vivant sur la planète Terre, le plateau du Lwa Sakpata. Les accoutrements et déguisements du Guédé, ses brassages avec des ossements humains ont pour but d’injecter une certaine dose d’humanisme aux vivants trapés dans l’individualisme égoïste (bénédiction personnelle), l’orgueil et les vanités. C’est ce qui fait du Guédé, le Vodoun Philosophe, pas parce que ses messages sont trop simplets, recouverts de dehors dits grossiers. “Pa fout gen zo ki pat gen po sou li”, ou “Tout homme est le produit d’une gouyade”. Justement, la Gouyade du Guédé, ne rappelle-t-elle pas la morphologie du spermatozoïde?

Les célébrations du rite Guédé varient suivant la région et les origines des familles Vodoun en Haiti. Contrairement à Port-au-Prince et ses environs, dans l’Artibonite, les Vodouisants ne pratiquent aucun rituel dans les cimetières devant la croix du Baron. La période du mois de Novembre fournit l’occasion aux divers sanctuaires de cette région, de réaliser la fête des Braves, nom que prend le rituel des morts, et ayant des formes similaires au Guédé. Ces célébrations combinent sacrifices et offrandes en l’honneur des défunts, des ancêtres, des Lwas du panthéon Guédé. Participants et adeptes expriment leur réjouissance à travers des chants et des danses et la consommation des nourritures et boissons sacrées. Certains lakous, comme Soukri Danache, (un sanctuaire Congo) rendent hommage aux Guédés en leur consacrant la dernière journée de leur période de célébration des divinités/Lwas Congo. A Souvenance, un sanctuaire qui a reproduit les rituels de la Cour Royal du Dahomey en Haiti, les Guédés continuent à être réprimés. L’adepte qui est subitement emparé par un Lwa Guédé, est sorti de la scène des réjouissances. Le duel Fongbe/Guédé se prolongeant ainsi jusqu’en Haiti.

Le Guédé Tomè ou Pays Guédé n’existe que dans les souvenirs aujourd’hui au Bénin pour des causes historiques liées à la fondation de cette Nation d’Afrique de l’Ouest. Des descendants de Guédé se sont retranchés dans leurs communautés, réduites à des îlots épars et discrets localisées dans tout le plateau d’Abomey. J’ai pu visiter le Guédézoumen ou La Forêt de Guédé où se trouvent encore l’arbre et la pierre de Guédé. Sans un lieu public, les cérémonies en l’honneur de Guédé se réalisent sans éclats, dans l’intimité des concessions et enclos réunissant des Guédévis ou descendants des Guédés. En marchant à Abomey et à Bohicon, il n’est pas rare de voir plantées devant des parcelles, des pancartes métalliques portant le nom du propriétaire dont le nom de famille est Guédé ou Guédévi. Deux hôtels pour voyageurs et touristes de passage de Bohicon portent le nom de GUEDEVI.

Le mythe fondateur du rite des Guédés, s’il était su, apprécié et respecté, pourrait valablement contrebalancer les arguments des prêcheurs de carrefour, les « Négriers des âmes » des Haïtiens qui participent ardemment, naïvement, et sans état d’âme à l’oeuvre de dé-culturation en Haiti, en répandant un mythe équivalent d’un sacrifié pour le salut de certaine communauté humaine. Il n’y a pas que les judéo-chrétiens à être détenteurs d’un mythe de l’homme salvateur. L’histoire des Guédés en est une. Tout comme l’histoire de la Reine des Baoulés, Abla Pokou, en est une. Les Baoulés sont une des nations composantes de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui.

Norluck Dorange

 

 

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