DES PROJECTILES INVISIBLES EN AFRIQUE

De retour sur ce petit blog, j’ajoute aujourd’hui une nouvelle section qui sera dédiée au chamanisme de manière global (dans le contexte magique comme dans celui de la médecine). En effet depuis quelques temps je me suis réfugié dans l’étude des coutumes de confrères avec qui je partage de nombreux points de vue sur l’invisible, les trois mondes et les états modifiés de conscience. De nombreuses corrélations existent entre les différents « chamanismes » ou cultures animistes des grands continents et il semble intéressant de pouvoir échanger à ce sujet.

Pour le premier partage je vais tâcher de rester accès sur le Vodùn Africain, en vous offrant l’extrait d’un ouvrage de Malidoma Patrice Somé.

Ce dernier est un Boburo (homme médecine) ainsi qu’un devin de culture Dagara, au Burkina Faso. Titulaire  de deux doctorats (la sorbonne et Brandeis University),il est l’auteur d’un ouvrage intitulé D’eau et d’Esprit: Rituel, magie et initiation dans la vie d’un chamane Africain. Dans l’extrait que vous allez lire, l’auteur évoque des projectiles invisibles utilisés par les hommes-médecine Dagara. Ces derniers travaillent « en privé », ce qui veut dire qu’ils pratiquent leur art en cachette et sans se soucier du bien de la communauté. Ces projectiles ne sont pas sans rappeler ceux dont parlent les chamanes de l’Australie à l’Amazonie. Bien loin du monde des bisounours cher à de nombreux néo-chamanes, ce petit extrait montre que la frontière entre sorcellerie et chamanisme est infime. Certains jugeront ce récit totalement absurde mais pour les plus avisés, il reste le reflet d’une réalité invisible.

Bonne lecture


 

La technique la plus commune dont se servent ceux qui travaillent dans le privé est le lobir, un projectile invisible connu des guerriers des sociétés secrètes. Un lobir peut assumer n’importe quelle forme, le plus primitif se limitant a un objet projeté dans le corps de l’individu, le plus perfectionné étant une chose vivante. Dans ce cas la taille du lobir peut ne pas dépasser celle d’un ver, mais elle peut aussi être bien supérieure, étant uniquement limitée par la capacité qu’a le praticien de guider le projectile.

Les funérailles constituent un contexte idéal pour toutes sortes de guerres de magiciens. Après chaque célébration, un certain nombre d’hommes et de femmes ont la malchance de tomber gravement malades, parce qu’ils ont été, sans le savoir, la cible d’un ennemi ou ont été atteints par un lobir destiné à quelqu’un d’autre. Ceux qui attaquent les gens avec des lobie se cachent et oeuvrent clandestinement. Il arrive qu’ils se rendent à l’enterrement en portant sur le dos d’étranges petits sacs en peau de félin qui contiennent un arsenal invisible pour un observateur non avisé. Ils peuvent aussi se mêler aux chanteurs sans que personne soupçonne leur présence.

Le contenu de ces sacs reste secret, car personne ne vérifie ce que renferme le sac d’un autre. La plupart des hommes, d’autre part, notament les parents proches du défunt, portent sur le dos des sacs de peaux d’animaux lorsqu’ils assistent à un enterrement. Ces sacs constituent une sorte de trousse de premiers secours dagara et renferment des cauris et des objets médecine utilisés pour les soins. Comme les funérailles ne se déroulent pas en cercle fermé, et comme chacun est moralement obligé d’y participer à un moment ou à un autre, différents types de personnes peuvent s’y présenter.

Ceux qui travaillent dans le privé sont capables, la plupart du temps, de frapper leur victime désignée sans se faire remarquer. D’un simple geste de la main, ils peuvent envoyer des projectiles invisibles contre leur ennemi. Une fois touchée, la malheureuse victime ne ressent pas de vive douleur. En fait, elle a avant tout envie de se gratter. Plus tard, toutefois, la démangeaison empire à tel point que la victime, totalement affaiblie, est forcée de quitter l’assemblée à la recherche d’un guérisseur.

Pourquoi une personne vivant au sein d’une communauté tribale voudrait-elle blesser les autres par un tel procédé? Simplement parce qu’une personne mauvaise ressent du plaisir à commettre de tels actions. On dit que cette personne est possédée par les mauvais esprits. Que cela serve d’avertissement à ceux d’entre vous qui s’étaient mis à se représenter la vie indigène sous un jour romantique: Le monde indigène n’est pas un univers où tout se déroule harmonieusement, mais un monde où les gens doivent constamment rester sur le qui-vive, de façon à détecter et à corriger les déséquilibres et les maladies qui affectent aussi bien la vie de l’individu que de la communauté.

Comme les balles tirées du barillet d’un revolver, les lobie peuvent atteindre n’importe qui. De la même façon qu’on doit porter un gilet pare-balles pour ne pas être atteint par des projectiles, on peut avoir un gilet « pare-lobie » magique tout autour de son corps.Toutefois contrairement au gilet pare-balles, dont l’action est limitée, le gilet « pare-lobie » est sans faille.

Une fois construit sur le modèle du système énergétique du corps, il devient une partie de l’individu pout tout le temps qui lui reste à vivre. Qui plus est, quiconque envoie un projectile contre une personne qui bénéficie d’une telle protection risque de se voir frappé en retour pour son propre lobir, étant donnée que ce « gilet » a le pouvoir de défléchir la trajectoire du projectile nocif en direction de celui qui a fait le mal, car , comme on dit dans ma tribu, il est impossible de se défendre contre son propre projectile une fois qu’on le reçoit en retour.

Je me souviens d’une histoire que mon père me raconta un jour au sujet d’un lobir. Il assistait au funérailles d’un ami. Au cours de l’une des danses cathartiques communautaires, il fut frappé à la main gauche par quelque chose qui ressemblait à une abeille. Cette abeille, toutefois, traversa directement sa peau pour disparaitre dans son bras. Mon père pouvait la sentir bourdonner sous sa peau.

La douleur était telle qu’il tomba sur le sol poussiéreux et s’évanouit. On l’emmena à la salle des urgences du guérisseur local, qui examina le lobir qui bougeait et reconnut son fabricant à la vitesse à laquelle la main de mon père se mettait à enfler. Après avoir immobilisé le lobir, le guérisseur, pratiqua une minuscule incision et chassa l' »abeille » en plongeant une fléchette dans le corps de mon père. Lorsque l’abeille-lobir tenta de s’échapper, il l’écrasa avant qu’elle ne puisse prendre son envol. Il donna une potion à mon père pour qu’il puisse reprendre des forces. Avant de regagner la cérémonie, il lui fallut toutefois se laver avec une décoction spéciale, destinée à former un bouclier contre ce type de projectiles invisibles. Depuis ce jour, quoique immunisé, mon père fit très attention aux lobie. J’ai souvent entendu parler d’histoires similaires. Quand j’avais quatre ans, j’ai notamment vu mon grand père extraire du corps des victimes de lobie qui ressemblaient à des os, des aiguilles, des plumes ou de la fourrure. Quiconque, dans ma tribu, ignore ce genre d’avertissement, sous prétexte qu’il ou elle se sent invulnérable, n’exhibe qu’une dangereuse vanité.

Le deuxième jour des funérailles de grand-père, les nimwiedem, « ceux qui ont des yeux » des membres de sociétés de médecine, des initiés, ainsi que des gens qui ont des dons d’observation particuliers  gardèrent un oeil sur ce qui se passait dans leur entourage, de façon à prendre les mesures qui s’imposaient. Une personne ordinaire ne peut pas voir les lobie. Pour avoir cette capacité, il faut savoir comment s’en servir ou être dûment immunisé. Pour le commun des mortels, les lobie peuvent ressembler à quelque chose d’aussi inoffensif que les rayons du soleil, mais pour des voyants confirmés, ils peuvent apparaitre sous la forme, par exemple, d’une multitude de petites étoiles filantes, traversant l’espace à différentes vitesses. Certaines de ces étoiles disparaissent lorsqu’elles entrent en collision avec le corps d’un humain.

Si quelqu’un est touché par un lobir, il ou elle se mettra inévitablement à se gratter quand la chose aura disparu, avertissant ainsi la tireur que le lobir atteint sa cible. Mais, parfois ces minuscules « étoiles » atterrissent sur le sol, mettant en danger quiconque poserait le pied sur elles. La malheureuse victime  peut alors sursauter comme un chat qui aurait accidentellement mis la patte sur un charbon ardent, mais aucune complication ne se manifestera à part une légère brûlure de la peau. Un lobir ne peut faire du mal qu’a celui ou celle qu’il est censé blesser. Mon père m’expliqua un jour que l’une des raisons pour lesquelles certains projectiles manquent leur cible est que celui qui les envoie ne connait pas suffisamment bien le champ énergétique de sa victime. Ainsi, peu après qu’il aura été lancé, le missile ne saura plus où se diriger. Il finit par tomber par terre et, parfois, il meurt peu de temps après avoir été tiré.

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MALIDOMA PATRICE SOMÉ

 

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