LA FACE OBSCURE DU CHAMANE

L‘anthropologue américain Michael F.Brown a effectué des recherches sur les pratiques magiques des Jivaro Aguaruna d’Amazonie péruvienne. Il a ensuite passé une année à Santa Fe (Nouveau Mexique), où il s’est trouvé confronté à des personnes appliquant certains éléments du chamanisme, tout en négligeant délibérément son côté obscur, de façon à intégrer cette pratique dans leur vie de citoyens modernes.

Bonne lectures les Ami(e)s.


Les chamanes, qu’on rencontre dans toutes les sociétés de la planète, sont réputés communiquer directement avec les esprits pour soigner les malades. Les anthropologues aiment bien rappeler à leurs étudiants que c’est le chamanisme, et non pas la prostitution, qui constitue le plus vieux métier du monde. Lorsque, jouant mon rôle d’ethnographe curieux, j’ai demandé aux habitants de Santa Fe pourquoi ils s’intéressaient à cette forme de soins exotique, ces derniers m’ont dit admirer la beauté de la tradition chamanique, la capacité qu’ont les chamanes de « se brancher sur les pouvoirs de guérison intérieurs », et la supériorité des traitements spirituels par rapport à la pratique médicale impersonnelle de notre société. Il y a quinze ans, je me serais rallié à ces vues romantiques. Mais mes deux années de recherche sur le terrain parmi une peuplade amazonienne m’ont appris que le métier de chamane n’est pas sans comporter certains périls.

Un homme que j’appellerai Yankush est un chamane réputé chez les Aguaruna, un peuple indigène de la forêt tropicale au nord-ouest du Pérou. Craints autrefois comme chasseurs de têtes, les Aguaruna investissent aujourd’hui une énergie considérable dans des cultures qui leur rapportent de l’argent et la défense de leurs terres contre l’invasion des colons fuyant la pauvreté des hauts plateaux péruviens et des régions côtières.

Yankush est un homme vigoureux d’âge moyen, connu pour son esprit subtil et son rire facile. Comme tout homme en bonne santé de son village, Yankush travaille dur pour nourrir sa famille des produits de la chasse et de la pêche et aide sa femme à cultiver leur champs. Mais, lorsqu’un parent ou un ami tombe malade, il assume alors son rôle d’iwishin — Chamane —, pour diagnostiquer la cause du problème et ensuite, si possible, extirper la racine du mal du corps du patient.

Comme la plupart des peuples qui ont su préserver leur tradition chamanique, les Aguaruna croient que toute maladie potentiellement mortelle est infligée par des sorciers. Les sorciers sont des gens ordinaires, qui, aiguillonnés par la malveillance ou l’envie, introduisent secrètement des fléchettes-esprit dans les corps de leurs victimes. Si la fléchette n’est pas immédiatement extraite par un chamane, la victime décède. Souvent, le chamane décrit cette fléchette magique comme un morceau d’os, une minuscule épine, une araignée ou un brin d’herbe.

Les Aguaruna ne considèrent pas la sorcellerie comme une composante pittoresque et originale de leur savoir traditionnel; à leurs yeux, il s’agit, ni plus ni moins, d’une tentative de meurtre. Le fait que la preuve de l’ensorcellement ne puisse être décelée que par le chamane ne diminue en rien la croyance des personnes ordinaires en la réalité du travail du sorcier, de même qu’il ne nous vient pas à l’esprit de remettre en cause l’existence des virus sous prétexte que nous ne pouvons pas les voir à l’oeil nu. Les Aguaruna mettent donc un point d’honneur à ce que, une fois découverts, les sorciers soient mis à mort pour le bien de la société.

On pourrait croire que le chamane et le sorcier sont les protagonistes d’une lutte opposant distinctement le bien au mal, l’ordre au chaos, mais les choses ne sont pas aussi simples que cela. En effet, le chamane et le sorcier tirent tous deux leur pouvoir de la même source, tous deux recevant leurs fléchette-esprit d’un instructeur réputé. Comme les fléchettes cherchent à regagner leur propriétaire initial, les apprentis chamanes et les sorciers doivent s’efforcer de les faire rester dans leur corps en se purifiant, raison pour laquelle ils s’isolent des mois durant dans la jungle, jeûnant et pratiquant l’abstinence sexuelle. C’est en luttant contre les terrifiantes apparitions qui viennent hanter leurs rêves qu’ils se forgent une cuirasse qui les protègera dans les combats spirituels qu’ils mèneront toute leur vie.

C’est ici que les pistes du sorcier et du chamane se séparent: le sorcier travaille dans le secret, utilisant ses fléchettes pour infliger des souffrances à ses ennemis, tandis que le chamane travaille au vu et au su de tout le monde, tirant parti de ses propres fléchettes pour déjouer les plans du sorcier qui cherche à provoquer la douleur et la mort prématurée. (Je dis « il », car, à ce que je sache, tous les chamanes Aguaruna sont des hommes. Parfois il arrive néanmoins qu’une femme soit accusée de sorcellerie) Cependant, vu que le chamane possède lui aussi des fléchettes magiques, qui donnent également le pouvoir de tuer, il est parfois difficile d’opérer une distinction claire entre le sorcier et le chamane.

Le rôle ambigu du chamane s’est révélé à moi lorsque j’ai participé à une séance de soins dans la maison de Yankush. Les patients en question étaient deux femmes: Yamanuanch, qui se plaignait de vives douleurs à l’estomac et à la gorge, et Chapaik, qui ressentait des douleurs diffuses dans le dos et le bas-ventre. Même si leurs maladies ne semblaient pas mettre leur vie en danger, elles étaient suffisamment persistantes pour laisser planer des doutes quant à l’implication éventuelle d’un sorcier dans les malheurs des deux femmes.

Lorsque la nuit tomba, les patients et leurs familles attendaient que Yankush entre en transe suite à l’ingestion, avant le coucher du soleil, d’une amère décoction au pouvoir hallucinogène. Tandis que les visiteurs bavardaient et échangeaient des potins, Yankush était assis face au mur de sa maison, sifflant des mélodies de guérison et agitant un bouquet de feuille sen guise d’éventail et de souple hochet. Puis, abruptement, il dit aux deux femmes de se coucher sur les feuilles de bananier qui avaient été étendues sur le sol, afin qu’il puisse utiliser ses pouvoirs visionnaires pour examiner leurs corps à la recherche de minuscules points de lumière, qui constituent la marque révélatrice des fléchettes du sorcier. Son intoxication augmentant, Yankush mit un terme à ses mélopées méditatives sous l’effet de violents hauts-le-coeur. Parvenant néanmoins à garder le contrôle, il se mit à sucer bruyamment le corps de ses patientes pour en extraire les fléchettes.

Les membres des familles des deux patientes criaient des mots d’encouragement et de sympathie: « les autres savent que tu es en train de soigner. Ils peuvent te blesser, fais attention! », avertit l’un des spectateurs, faisant allusion aux travaux des sorciers que le chamane essayé de contrer. Terriblement angoissé, le mari de Chapaik dit à l’assemblée: « Qui a lancé ce sort? Si ma femme meurt, je pourrais tuer n’importe qui par colère! » Parmi les exclamations d’encouragement qu’ils lançaient à Yankush, les participants exprimaient leur haute considération pour le travail du chamane, qui, à ce moment donné, se tordait sous l’effet des nausées causées par la drogue.

Tout à coup, l’atmosphère changea radicalement. Une femme nommée Chimi cria avec agitation: « Si il y a encore la moindre fléchette une fois qu’elle sera rentrée à la maison, ils pourront dire que Yankush les a mises là. Alors enlève-les toutes! »

Les propos de Chimi étaient étonnamment tranchants, traduisant l’ambivalence implicite qui sous-tend les relations que les chamanes aguaruna entretiennent avec leurs clients. Comme les chamanes contrôlent les fléchettes-esprit, les gens craignent que le chamane soit tenté d’utiliser le prétexte des soins pour ensorceler ses propres clients à des fins personnelles. C’est la raison pour laquelle les clients rappellent au chamane qu’ils escomptent des résultats — en l’absence de tels résultats, le chamane risque donc d’être suspecté de sorcellerie et puni en conséquence.

Yankush est un guérisseur si talentueux que la menace ne l’ébranla guère. Il poursuivit ses succions bruyantes sur le cou de Yamanuanch pour la guérir de ses maux de gorge et, après avoir chanté à propos des fléchettes ensorcelées qui s’étaient fichées dans son corps, il annonça qu’elle guérirait. En guise de précaution il prescrivit des injections d’un antibiotique vendu dans le commerce. Yankush se donna également la peine d’insister sur l’intensité de l’intoxication.  Le fait qu’il accepte les rigueurs d’une forte dose d’ayahuasca est un signe de sa bonne foi de guérisseur. « Ne dites pas que je n’étais pas suffisamment intoxiqué », rappela-t-il aux participants.

En même temps qu’il intensifiait ses chants et agitait son hochet plus énergiquement, Yankush se mit à visualiser des évènements se déroulant dans des villages lointains. Tout à coup, il cria: « A Achu, ils ont tué une personne. Un sorcier a été tué. » « Qui est-ce que ça pourrait être? » se demandèrent les participants. Mais avant qu’ils aient eu le temps d’y réfléchir, Yankush s’était déjà consacré à d’autres tâches.

(…)

Pendant l’année que je passai aux côtés de Yankush, il pratiqua des séances de guérison comme celle que je viens de décrire environ deux fois par mois. Je finis par comprendre que sa pratique n’était que partiellement le résultat de son choix. Pour ne pas éveiller les soupçons et démontrer qu’il était guérisseur de bonne foi, il se sentit obligé d’accepter des cas qu’il aurait autrement refusés. Malgré cela, cependant, il arriva que des gens d’autres villages où j’étais en visite me demandent comment je pouvait vivre dans une communauté où un « sorcier » pratiquait de façon régulière.

Lorsque, en 1976, un ancien respecté décéda subitement sans motif apparent, des pressions incroyables furent exercées à l’encontre de Yankush pour qu’il identifie le sorcier responsable. Ses visions sous ayahuasca lui indiquèrent le nom  d’un jeune homme habitant une région lointaine, qui se trouvait en visite dans un village voisin. IL ne fallut pas plus de quelques jours pour que l’homme en question soit mis à mort. La rumeur selon laquelle Yankush avait déniché le sorcier s’étendit, et il devient la cible potentielle d’un raid de représailles des membres de la famille du jeune homme. En acceptant ce genre de risque pour protéger sa communauté d’éventuels actes de sorcellerie, Yankush était certes à asseoir son prestige social, mais la tâche représentait aussi un fardeau. Je l’ai rarement vu quitter sa maison sans emporter un fusil de chasse chargé.

Si j’attire l’attention sur les aspects violents et sous jacents du chamanisme, ce n’est pas dans l’idée de dénigrer les soins traditionnels des Aguaruna ni d’aucun autre peuple. À mes yeux, en effet, il ne fait nul doute que le drame cathartique auquel j’ai pu assister dans la maison de Yankush a permis aux deux patientes de se sentir mieux. Les anthropologues spécialisés dans le domaine médical conviennent, en effet, que les rituels qui mettent en jeu des expressions de soutien et d’empathie communautaires à l’égard des malades aboutissent souvent à une amélioration notable de leur bien-être. Les chamanes servent aussi leur communauté en leur administrant différents remèdes, dont des préparations à base de plantes; il leur arrive également, comme ce fut le cas pour Yankush, de combiner des pratiques traditionnelles avec le recours aux pharmaceutiques modernes. Dans le même temps, toutefois, ces pratiques contribuent à maintenir en vie la croyance en la sorcellerie, avec son lourd tribut d’angoisse et, parfois, de vies humaines.

Dans leurs tentatives de comprendre le côté obscur du chamanisme, les anthropologues ont étudié comment cette tradition et les accusations de sorcellerie définissent les structures de pouvoir et de contrôle locales. Par les règles et les sanctions qui s’y rattachent, la croyance en la sorcellerie peut, par exemple, permettre de pallier certaines lacunes dans les sociétés qui ne comportent pas de forces de police, de lois écrites ou de système judiciaire formel. Elle aide aussi les individus à trouver une cause à leurs malheurs et nourrit les religions qui établissent un lien entre les humains, le monde des esprits et la forêt tropicale.

Ce qui me semble troublant, par contre, c’est que l’Amérique du New Age cherche à embrasser le chamanisme sans aucunement en apprécier le contexte: pour certains de mes pairs de Santa Fe, le savoir Tribal s’apparente à un supermarché où ils vont choisir certains types de friandises au détriment des autres. (…) A leurs yeux, la discipline à laquelle Yankush se soumet pendant toute sa vie n’est rien de plus qu’un ensemble de techniques de développement personnel, n’entretenant aucun lien avec un contexte spécifique.

Ainsi, bien qu’ils aient raison d’admirer la tradition chamanique, les enthousiastes du New Age en omettent certaines rudes vérités, lorsqu’ils ne voient en cette pratique qu’une alternative à nos protocoles de soins occidentaux. Dans le monde entier, en effet, les chamanes se considèrent comme guerriers aux prises avec les ombres qui peuplent le coeur de l’homme. Le chamanisme affirme la vie, mais il sème aussi violence et la mort. La beauté du chamanisme n’a d’égal que son pouvoir —et, comme toutes les formes de pouvoir social, il génère son lot de mécontentement et de malaise.

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