PRATICIEN & ÉTHIQUE À L’HEURE DU VILLAGE PLANÉTAIRE

Pour maitriser la part d’ombre du pouvoir et ne pas être tentés d’en abuser, les chamanes ont besoin d’une cosmologie bien définie, ainsi que de l’appui et des critiques de leur communauté. Avec perspicacité, l’anthropologue  américaine Eleanor Ott pose les questions suivantes: Comment des gens, qui se font appeler « chamanes » et agissent individuellement hors de ce contexte, peuvent-lis pratiquer avec éthique? Et, dans un monde où le tissu communautaire fait place à un réseau d’individus interconnectés à l’échelle planétaire, y a-t-il encore de la place pour les chamanes?

Jusqu’à peu , le chamane était le coeur palpitant de la communauté indigène ou traditionnelle, dont le tissu serré intégrait les règnes de l’esprit, de la matière et du mythe. En sa qualité  de dépositaire d’un savoir et d’une expérience accumulés pendant des générations, le chamane accomplissait des vols extatiques non pour son propre bénéfice ni pour nourrir son développement intérieur, mais pour préserver une relation de réciprocité entre le monde humain et l’autre, le « différent-de-l’humain », converser avec les esprits et revenir chargé de sagesse et de pouvoirs de guérison. À l’heure actuelle, de nombreux individus qui se sont donné le titre de chamanes n’appartiennent plus à une culture ou à une communauté partageant cette perspective chamanique et se rattachent plutôt à la génération de ceux qui cherchent avant tout à ce trouver eux-mêmes. Ainsi, bon nombre de nouveaux chamanes sont insuffisamment outillés pour pratiquer ou travailler avec des clients qui font appel à eux pour toutes sortes de maux physiques, psychiques et spirituels. Le chamane indigène traditionnel est dépositaire d’une sagesse et d’une expérience culturelles accumulées au fil des générations de guérisseurs et liées à une cosmologie qui donne un sens, non seulement aux maladies, mais aussi aux techniques de guérison chamaniques. Par contraste, bon nombre de nouveaux chamanes n’ont qu’une connaissance très limitée d’une quelconque cosmologie qui pourrait les informer et les encadrer en leur donnant un sentiment d’enracinement et de raison ultime. Ils sont nombreux à n’avoir reçu qu’une formation très sommaire qui, pour certains, n’est que de deuxième ou de troisième main , provenant notamment d’anthropologues autrefois confrontés au chamanisme pendant leur travail sur le terrain ou d’individus qui n’ont eu aucune expérience personnelle directe ou puisée à la source du savoir-faire chamanique. Et, pire que tout peut-être, certains nouveaux chamanes croient que ce genre d’informations ou d’expériences peut être glané dans les livres, sans avoir nullement recours à un maître en chair et en os. Tout cela a pour effet que les nouveaux chamanes se retrouvent coupés de toute communauté conceptuelle ou contextuelle disposant d’une vision du monde intégrée et d’un mythos.

Cette absence de contrôles et de mécanismes d’équilibre, de soutien et de critiques  qu’une communauté donnée fournit au chamane présente un problème éthique sérieux. Elle contraint les nouveaux chamanes à faire appel à certaines traditions chamaniques – telles que les pratiques visant à soigner les troubles physiques, de la pensée ou de l’esprit -, hors du contexte qui, autrefois, informait et rattachait le chamane à sa communauté culturelle. Ces nouveaux chamanes, à vrai dire, se trouvent en dehors de toute tradition bien établie. Et ce même isolement qui est à l’origine de bon nombre des problèmes qu’ils rencontrent. Cette remarque vaut tout particulièrement pour les questions éthiques qui, pour être résolues, doivent être replacées dans la perspective d’un contexte culturel spécifique (…)

Bien qu’un spécialiste de l’envergure de Mircea Éliade applique le terme de chamane de manière plus ou moins indifférenciée à quiconque entreprend des « vols magiques » et « qui est le spécialiste d’une transe pendant laquelle son âme est censée quitter son corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales », ce dernier ajoute cette remarque essentielle, dont nous aurons avantage à nous à nous souvenir:

« Quant aux techniques chamaniques de l’extase, elles n’épuisent pas toutes les variétés de l’expérience extatique attestées dans l’histoire des religions et l’ethnologie religieuse; on ne peut donc pas considérer n’importe quel extatique comme un chamane. »

Une telle définition nous offre-t-elle une image claire de qui est le chamane et de ce qu’il fait concernant la transe et le vol magique? Non, et c’est bien là la question: nous ne sommes pas confrontés à une, mais à plusieurs images, vi l’incroyable richesse et la diversité des expériences culturelles enregistrées dans le monde, ce qui rend l’application du terme chamane à la fois facile et problématique. Problématique, parce qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer lesquels, parmi les différents praticiens d’une société données sont des chamanes ou plutôt des guérisseurs, des rêveurs, des sorcières et des sorciers, des prêtresses et des prêtres par exemple. Les délimitations de ces différentes catégories diffèrent suivant les peuples considérés. Facile, parce que le terme « chamane » peut ainsi être aisément appliqué, comme on enfilerait un chandail usagé, sans pour autant se justifier.

Malgré le frein mis par les spécialistes, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, usurpé par l’imagination et le marché populaires, le terme « chamane » est appliqué par surimposition à toutes sortes d’individus qui n’ont pas ou plus grand chose à voir avec le chamane traditionnel d’une quelconque culture. Vu l’inexistence d’une communauté qui reconnaisse les nouveaux chamanes comme une partie intégrante de la culture, qu’est-ce qui permet alors à ces gens de s’accorder ce titre, à part le simple fait qu’ils se le sont donné eux-même? Ce qui nous amène à nous poser la question relative aux types de techniques et de pratiques que le nouveau chamane est en mesure de mettre en oeuvre, et à la manière dont il évite les problèmes d’inflation de l’égo, de soif de pouvoir, de cupidité et autres questions pouvant se poser sur le plan psychologique pour tester son intégrité. (…)

Ceux qui cherchent à manipuler le monde quotidien, ordinaire, en s’immisçant dans le monde des esprits pour en rapporter des pouvoirs terrestres supplémentaires risquent autant d’être confrontés à des esprits maléfiques qu’à des entités bénéfiques. Oserions-nous douter d’une telle éventualité? Frank Speck nous a pourtant rendus attentifs au fait que, chez les penoscot, le mede’olinu, le mede’olinas.kwe est « accrédité du pouvoir de tuer ou de blesser les créatures pointant le doigt contre elles ». La capacité d’effectuer ces travaux maléfiques prend sa source du côté obscur du monde des esprits, auquelon peut aussi être confronté pendant la transe et qu’on peut invoquer si on cède au désir de faire le mal. Tout comme il peut être motivé à travailler avec les esprits qui donnent un pouvoir pour le bien d’autrui, le pouvoir qui guérit, il arrive également que le chamane soit possédé de l’envie de s’assurer un pouvoir sur les autres, celui qui blesse.

Examinons la question de plus près: le pouvoir est dirigé par la volonté propre du chamane vers le mal ou le bien. En ce sens, le pouvoir, qui est neutre en lui-même, peut être mis à disposition du chamane, qui le modèlera selon son intention, son désir, sa motivation, ses instincts ou sa volonté personnels. Ainsi, tout particulièrement lorsqu’il ne peut s’appuyer sur la vigilance de sa communauté, le chamane aura davantage de difficulté à garder un coeur pur face aux questions de pouvoir. Le fait que le demandeur reçoive des informations ou des conseils du monde des esprits pour agir d’une certaine manière ou faire quelque chose de particulier ne justifie ni ne garantit nullement, en soi, que cette action sera forcément bien intentionnée. Toutes sortes d’esprits sont prêts à guider ceux qui se tournent vers leur monde. Quant à savoir quels esprits entrent en contact avec celui ou celle qui recherche leur contact. Ce n’est donc que lorsqu’il maitrise parfaitement la cartographie du mythe de la communauté que le chamane peut distinguer ces différents esprits et comprendre la signification ou la vraie nature des messages délivrés.

La personne qui s’adresse aux esprits doit être capable de discerner la bonne information de la mauvaise. Ce qui importe, ici, c’est le but et la raison motivant la recherche d’un contact avec les entités spirituelles. Selon Éliade, le chamane est capable de communiquer avec les esprits de l’autre monde « sans pour autant se transformer en leur instrument ». Ce à quoi il nous faut ajouter que le chamane est capable, dans un premier temps, d’identifier qui sont les esprits répondant à l’appel du tambour, puis, dans un deuxième temps, de ne pas être séduit ni possédé par eux. La possession par des esprits pendant la transe se produit même chez les chamanes, mais le signe distinctif principal du chamane est qu’il ou elle est capable d’être à cheval sur deux mondes, ici-bas et dans l’autre monde simultanément.

La question de savoir quel type d’esprit décide de parler au praticien ne se pose pas quand la personne est disciplinée, consciente des dangers, qu’elle connait clairement ses motivations personnelles sous-jacentes et qu’elle fait attention à qui sont les esprits qui répondent.

Le problème est, par contre, davantage susceptible de se présenter lorsque le praticien oublie ou ignore la discipline et qu’il relâche sa vigilance. Dans ces circonstances, la personne risque de ne pas être consciente de combien il est difficile de reconnaitre ou d’admettre que l’esprit visiteur n’est peut-être qu’une projection de son propre monde intérieur et non pas une vision authentique recueillie lors d’un voyage extatique dans le monde des esprits. Consciemment ou inconsciemment, chacun d’entre nous peut être suffisamment dupe pour penser ou croire avec complaisance ce qui sert ses propres fins.

Sans cartographie du mythe culturel et contextuel auquel il appartient, comment le praticien pourra-t-il évaluer ce que le prétendu monde des esprits manifeste? Comment pourra-t-il savoir s’il s’agit de la chose véritable et non pas d’un désir pris pour la réalité ou de la réalisation d’un désir personnel? Ce n’est qu’en s’armant de vigilance et d’une discipline constante pour examiner honnêtement ses propres motivations et faire le jour sur ses désirs de pouvoir et de contrôle les plus profonds que le praticien pourra triompher de sa propre ombre.

À l’heure actuelle, où se trouve la communauté qui veillerait sciemment sur ce que font le magicien, le chamane, et qui serait capable et prête à lui tendre le miroir de la critique et de la censure?

Peut-être les nouveaux chamanes devraient-ils examiner s’il est véritablement important et fondé de s’appeler chamanes pour pratiquer les éventuelles techniques qu’ils auraient maîtrisées pour le bien de leur prochain. Une telle démarche pourra bien être appropriée pour la poignée d’individus qui ont la volonté et la capacité de s’engager à vie dans la discipline requise. Pour la plupart des autres, par contre, le manteau du chamane n’est qu’un vernis, un revêtement extérieur, qu’ils mettent et enlèvent quand bon leur semble. Il serait mieux, et plus honnête de se penser et de se nommer par un autre nom, qui ne comporterait pas le poids et la responsabilité du terme « chamane ». Toutefois, quel que soit le titre qu’on décide de porter, des questions subsistent sur le plan éthique. Dès qu’on estime être en contact avec des esprits et des pouvoirs de l’autre monde, le monde qui peut être contacté par la transe, alors on assume, pour le moins, la responsabilité d’agir avec une éthique claire. (…)

Les nombreux rôles du chamane d’autrefois ne pourront plus jamais être joués dans toutes leur variations, le monde étant trop changé et altéré. Cependant, certains aspects de l’ancien travail chamanique sont toujours valables aujourd’hui, parce que tous les humains ont fondamentalement besoin de pourvoir à la nourriture et au bien être du corps, de la pensée, et de l’esprit. Aussi longtemps que ces aspect de vie demeureront éphémères et incertains, il y aura toujours une place pour celui ou celle qui a le pouvoir de soulager les maladies, les douleurs et les insécurités qui accablent les humains. Le défi qui attend le chamane d’aujourd’hui, s’il faut vraiment qu’il y ait des nouveaux chamanes, est de préserver un équilibre stable sur le plan de son éthique, dépourvu de toute illusion personnelle, ce qui requiert sagesse, savoir, ainsi qu’un engagement à vie vis-à-vis de cette responsabilité écrasante. peut-être certains y parviendront-ils. Quant aux autres, il est préférable qu’ils mettent leur capacités à profit de manière plus limitée mais tout aussi effective, comme ce sera le cas pour les docteurs, les psychothérapeutes, les enseignants, les artistes, les écrivains, les prêtres, bref, tous ceux pour lesquels la relation avec le monde des esprits est essentielle à l’accomplissement de leurs activités. pour ces derniers, par contre, le titre de chamane est non fondé et non nécessaire. (…)

Par le passé, le chamane se trouvait au centre d’une petite communauté au tissu serré, qui s’imaginait être au centre du monde. Aujourd’hui, aucun peuple ne peut plus s’offrir ce luxe, chacun étant interconnecté à l’autre quel que soit l’endroit de la planète. S’ils peuvent encore exister, les chamanes d’aujourd’hui doivent don s’affranchir de la vue ethnocentrique, limitée et bien circonscrite du passé, transcender toutes les barrières nationales, culturelles et ethniques, pour regarder le monde entier comme leur lieu d’attache. Le terme chamane n’est peut-être plus à même de supporter la signification additionnelle de celui ou celle qui se rattache à la communauté planétaire et dont la mission est de s’engager à guérir le monde.

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