DE L’AFRIQUE AUX CARAÏBES: LES RACINES AFRICAINES DU VAUDOU (1)

Le vaudou d’Haïti est un syncrétisme, une structure religieuse issue de l’assemblage d’éléments empruntés à plusieurs autres religions. En élaborant ce langage, au coeur même des plantations de Saint-Domingue, les esclaves mirent en lumière ce qu’il y avait de commun aux différentes ethnies brassées par le commerce négrier; il a fallu en effet que s’accomplisse une profonde synthèse entre les différents patrimoines traditionnels des tribus dont les représentants, parqués au hasard des plantations, se trouvaient pour la première fois soumis au même sort.

Par delà la diversité des origines, s’est formée une religion qui témoigne d’une grande unité d’inspiration. En Haïti, il n’existe pas comme au brésil de culte séparés suivant les ethnies inspiratrices: Le vaudou englobe et harmonise en une même structure les alluvions déposées en son sein par les cultures qui l’ont alimenté. Et c’est par cet héritage, pieusement conservé, qu’aujourd’hui encore leur descendants continuent à penser et à exister…

Malgré la variété du paysage ethnique de Saint-Domingue, deux lignes de force dominent la composition des populations réduites en esclavage: d’une part, les peuples de l’ancienne côte des Esclaves et, en particulier, les Dahoméens, qui ont donné au vaudou son cadre général, sa structure; d’autre part, les Bantous d’Afrique centrale qui ont recueilli cette impulsion fondamentale, l’ont enrichie et transformée, et ont été l’affluent le plus considérable de la source dahoméenne.

LE PEUPLEMENT DE SAINT DOMINGUE ET LA NAISSANCE DU VAUDOU

Les esclaves traités à la côte des Esclaves sont désignés dans les registres du temps par plusieurs vocables dont celui d’Aradas, « prononciation corrompue d’Ardra, nom de l’un des royaumes de la côte des Esclaves ».

Plusieurs groupes sont réunis sous ce vocable. L’histoire de la formation du royaume du Dahomey nous apprend que les ethnies dont les prisonniers de guerre furent vendus aux négriers, vu la similitude de leurs cultures, se sont très aisément fondues en une seule entité: « Sous cette expression, on désignait les esclaves venant de l’est du Ghana actuel, du Togo et du Dahomey. Ils avaient presque tous été embarqués sur la côte de Juda, Wuyda, ou Ouida de nos jours, et c’est la communauté de langue (arada) qui, aux yeux des colons, faisait leur unité. »

Parmi les esclaves traités à Ouida, il se trouvait peu de Fons. Les sujets du roi d’Abomey, en effet, ne pouvaient être vendus comme esclaves: « Tout individu, au Dahomey, qui n’était ni noble ni esclave était anato (roturier) (…) parce qu’il était danhoménou (une chose du Dahomey), personne ne pouvait le vendre comme esclave, pas même le Roi. »

Le Roi essayait même le plus souvent de racheter ses sujets faits prisonniers par l’ennemi afin qu’il ne fussent pas vendus aux négriers.

Il se trouvait cependant des Fons parmi les esclaves – mais il s’agissait alors de criminels ou de rebelles que le Roi vendait au lieu de les tuer. Par contre, les Gédévis (fils de Gédé), anciens habitants de la région, furent vendus en bloc par les envahisseurs aux marchands d’esclaves et furent transportés en majorité, semble t’il, en Haïti. Le culte de Gédé a en effet presque disparu à Abomey, tandis qu’en Haïti, c’est une famille  de vodoun des plus importantes. Quatre de leur vodoun sont des divinités importantes du panthéon Haïtien: Azake, Agassou, Bossou, Dossou.

Les premiers esclaves traités à Saint Domingue, ouolofs, toucouleurs, peuls, mandingues, bambaras, avaient été achetés à Saint-Louis au Sénégal. Très appréciés par les colons, il ne furent jamais à Saint-Domingue qu’en nombre restreint, tenus pour de véritables « produits de luxe » que les grands planteurs s’offraient à prix d’or. Ces esclaves étaient en général islamisés. Disons tout de suite, puisque nous n’y reviendrons plus, qu’ils ont laissé des traces dans le Vaudou Haïtien: « Certains groupes de loa proches des Congos et des pétros parlent un langage où se retrouvent des mots, des phrases arabes, ainsi: ‘SALAM! salam Malékoum! Salay! Salam ma SALAY!’ (Loa dits loa sinégal).

À partir de 1777 commence à Saint-Domingue l’âge d’or des Congos. Ils arrivent très nombreux car, dans les vingt dernières années de la traite, les grandes cannaies atteignaient leur plein épanouissement. « On plaçait sous ce nom les esclaves traités au sud du Bénin sur les rivages du Cameroun, de la Guinée espagnole et d’une partie de l’Angola. Quand il s’agissait de vrais congolais, on parlait de francs-Congos. Beaucoup de Congos arrivent baptisés en Amérique:  » Il y a beaucoup de Congos qui ont des idées de catholicités, notamment ceux de la rivière Zaïre. Elles leur sont venus des portugais. » Les Congos du Brésil seront eux aussi christianisés et joueront un rôle actif dans le syncrétisme des religions d’Afrique occidentale avec le catholicisme. Il en fut certainement de même à Saint-Domingue. Face au vide laissé par l’arrachement à la terre originelle, les esclaves durent se trouver un langage commun, se redéfinir en tant que groupe homogène. Ce trait est encore plus évident en Haïti qu’au Brésil, et c’est bien cela qu’en Haïti eut lieu la seule révolte d’esclaves au monde qui ait réussi. Demeure encore au Brésil un clivage assez net entre différents rites ethniques. En Haïti, tous les rituels se sont fondus au sein d’une seule et même religion, qui reste pour le peuple haïtien le facteur d’unité le plus puissant, face au malheur commun: Le vaudou.

LES SOURCES HISTORIQUES DU VAUDOU: LE DAHOMEY (ACTUEL BÉNIN)

On n’insiste généralement pas assez sur ce fait, pourtant décisif: L’harmonisation des différents systèmes religieux africains, dans ce que l’on dira le Vaudou, n’a pu s’accomplir, avec une si étonnante souplesse, que parce que les tribus d’afrique occidentale qui en furent les iniatrices avaient une très vieille pratique de ce genre de démarche.

La côte des Esclaves était une région à « Histoire chaude ». la mémoire des groupes culturels qui formèrent le royaume du Dahomey est hantée par la guerre, les conquêtes, les migrations. Ce mouvement continuel de populations la transforma en creuset bien avant l’arrivée des marchands d’esclaves européens. Ceux-ci ne firent qu’ajouter une motivation de plus  la guerre de conquête commencée par les rois du Dahomey dès le XVIe siècle. Or la religion avait toujours joué au cours de leur histoire un rôle intégrateur: C’est en accueillant les dieux vaincus que les rois du Dahomey avaient ainsi l’habitude de voir le roi « acheter » les divinités qui servaient sa politique.

Une extraordinaire histoire, qui commence avec la migration des Alladahonous, ancêtres des Rois du Dahomey…. Petit groupe de scissionnaires ajas, ceux ci édifièrent par la force des armes l’un des grands royaumes d’Afrique. « On le voit d’abord, horde proscrite, se fixer au milieu des tribus étrangères, s’y créer des alliances, puis, à l’abri de celles-ci et par la force et la ruse, s’étendre comme une tache d’huile, autour du point où il est venu s’échouer. Bientôt, ayant absorbé ses voisins, il dépasse leurs frontières naturelles, fonde un empire (…) » Cette fraction de la tribu aja aurait abandonné Tado (sado), sa ville d’origine à la suite d’une querelle.

Les dissidents étaient dans une telle colère, dit-on, qu’ils ne voulurent plus rien avoir en commun avec ceux qu’ils quittaient. Ils créèrent alors leur propre Vodoun, Ayizan, un vodoun qui devait symboliser à la fois leur exode et un nouveau culte des ancêtres: « Pour marquer le jour de notre départ vers l’inconnu, nous instituons l’Ayizâ, et nous l’adorons désormais. »

C’est également à cette époque que la figure d’Agassou prit toute son importance. Selon la légende, un monstre demi-homme demi-fauve était né des amours d’une femme de la tribu des Ajas et d’une panthère; Il eut lui-même un fils dont la lignée adora la panthère fabuleuse, sous le nom d’Agassou – lignée qui essaya de supplanter les gens de sado dans le commandement de la tribu. Le complot découvert, celle-ci dut fuir, après une lutte au cours de laquelle le roi Sado périt. Dès lors, en exil, elle ne rendit plus de culte à leur ako vodoun et ne reconnut que leur hënnou vodoun (dieu du clan), Agassou, « fondateur miraculeux de leur branche familiale ». Ils arrivèrent à Allada, s’y fixèrent et s’y développèrent au point de supplanter les populations autochtones et prirent le nom d’Agassouvis-Alladas, jusqu’à ce qu’une nouvelle querelle de succession les divisent – une branche partit vers Porto Novo où elle donna naissance à une royauté puissante, l’autre partit vers le plateau d’Abomey et se donna le nom d’Alladahonou (les rois d’Abomey considèrent toujours Allada comme leur berceau, leur lieu d’origine).

Les Alladahonous s’établirent d’abord à Oua Oué, où le culte d’Agassou fut imposé à la population autochtone, tandis que les fils d’Agassou, en contrepartie, adoptaient le Vodoun de Oua Oué, avant que le premier grand roi des Alladahonous, Dako, d’Abomey (vers 1625), entreprenne de conquérir le plateau.

L’unification ne se fit pas trop péniblement marquée par l’intégration de Gédé dans le panthéon, puis de Dan Aïdo Hwèdo, « le seprent arc-en-ciel, un vodun mahi particulier à la tribu des Djinous ». Le plateau d’Abomey conquis, le roi Agadja (vers 1708) ouvrit la route vers le littoral en soumettant le royaume de Savi. C’est ainsi que Dangbé, le serpent de Ouida, entra dans la religion dahoméenne: « Agadja, vainqueur d’un pays où on l’honorait, voulut se ménager sa faveur. Il l’acheta et le fit connaitre au Dahomey. »

Agadja fit également l’acquisition auprès des dassas d’une famille de vodoun qui devait devenir la plus populaire du Dahomey: Sakpata. « Le roi envoya des hommes de confiance chez les Dassas, qui revinrent avec les connaissances nécessaires pour établir au Dahomey le culte Vodoun redoutable.

Puis Hwandjele, mère de Tegbessou qui devait succéder à Agadja, fit preuve de décision pour ajouter le culte de Mawu Lisa: afin d’asseoir l’autorité de son fils, compromise par un autre prétendant au trône, elle se rendit en effet à Ajahomé, son pays natal, chercher le couple céleste, dont elle se fit la prêtresse à son retour. Tegbessou introduisit à son tour le culte d’Hévioso, à la suite d’une longue sécheresse. Il fît tomber la pluie. La légende ajoute que, profitant de ses grands pouvoirs, il fit installer en même temps « le vodun Akolombe  qu’il avait ramené de Djekin. »

L’essentiel du panthéon dahoméen se trouvait ainsi constitué. Dans les temps qui suivirent, le culte se structura, les cosmogonies acquirent de la cohérence, de nouvelles divinités continuèrent à arriver suivant le même processus mais elles devaient rester mineures.

L’AFRIQUE CENTRALE

Le rôle créateur joué pr les Bantous dans l’élaboration du Vaudou n’a guère été étudié jusqu’à présent: il est cependant capital. Certes, les Bantous, ou Congos, n’ont pas modifiés la structure religieuse dahoméenne, mais, en l’adoptant, ils l’ont enrichie d’éléments nouveaux et, parfois, l’ont réinterprétée d’après leur propre culture. Deux facteurs ont contribué à cette assimilation des Congos aux Aradas. Ce que l’on pourrait appeler « le snobisme de la créolisation », d’abord. Le phénomène a été constaté dans toutes les colonies alimentées par la traite. Il se créait sur les plantations un personnage nouveau, le créole, c’est à dire un hybride culturel. Un groupe fermé se constituait avec ses lois strictes, son étiquette, sa morale, ses sanctions. Les nouveaux débarqués ne rentraient pas de plain-pied dans le groupe d’accueil; les anciens se moquaient d’eux, les traitaient de bossales (barbares). Pour avoir accès à ce monde où ils allaient vivre désormais.

Les nouveaux esclaves devaient se conformer aux valeurs qui y avaient cours. Le baptême était le plus souvent le premier rite de passage exigé. L’accès aux cérémonies vaudoues se faisait par la suite graduellement.

Pour les congos qui débarquaient dans les colonies en ayant été baptisés, en série, sur les rives du Zaïre, la créolisation se faisait donc par l’unique biais de la religion arada.

Le deuxième facteur tient à ce que les seuls rites collectifs des Bakongos étaient des rites liés au groupe clanique: pour eux, il n’existait pas de vie religieuse possible hors du clan. Celui-ci éclaté, il fallait trouver une nouvelle structure permettant de rétablir la liaison  avec l’au-delà: dans la colonie, la religion dahoméenne offrait un cadre collectif à la vie religieuse – la voie d’accès n’était plus la naissance mais l’initiation. Le faste des cérémonies, leur grande théâtralité, la personnalité des grands dieux, le privilège de la transe achevèrent sans doute de fasciner ces hommes et ces femmes qui avaient à combler un vide culturel crucial.

Dans une deuxième partie, nous tenterons de pointer l’influence subtile de la culture Congo sur l’Haïtien contemporain ainsi que la Magie Bantoue dans le Vaudou et hors du cadre religieux en Haïti

Lila Desquiron pour l’Abbaye Doualas / Loray Gwondé Bon Bòkò.

 

 

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